Reconnaissance historique
Posté le 28.04.2008 par mico
Dans un discours prononcé à Sétif, le 27 avril 2008, Bernard Bajolet, ambassadeur de France en Algérie, reconnaît la « très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque » dans les massacres du 8 mai 1945.
En 2005, l’ambassadeur Hubert Colin de Verdière avait qualifié la répression des manifestations du 8 mai 1945 de « tragédie inexcusable ».
Photo: El Watan
La déclaration de Bernard Bajolet, le 27 avril 2008
[...] Le 8 mai 1945, date historique qui a marqué pour le monde le terme du second conflit mondial et la fin du régime nazi, mais a dans cette ville d’autres résonances qui renvoient à l’un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire de l’Algérie coloniale. Et c’est là l’autre raison de mon déplacement à Guelma, car, à l’approche de la date anniversaire du 8 mai, on ne peut oublier la terrible tragédie qui a ensanglanté votre ville et toute la région il y a maintenant 63 ans.
Le 8 mai 1945, alors que les Algériens fêtaient dans tout le pays, au côté des Européens, la victoire sur le nazisme, à laquelle ils avaient pris une large part, d’épouvantables massacres ont eu lieu à Sétif, Guelma et Kherrata.
Ce déchaînement de folie meurtrière, dans lequel les autorités françaises de l’époque ont eu une très lourde responsabilité, a fait des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes, ainsi que des milliers de veuves et d’orphelins, même s’il ne faut pas oublier que plusieurs dizaines de civils européens ont également été assassinés au cours des affrontements.
Ces journées, qui auraient dû être pour tous celles de la liberté retrouvée, de la fraternité redécouverte dans un combat commun et d’une égalité encore à bâtir, ont été celles de la haine, du deuil et de la douleur. Elles ont fait insulte aux principes fondateurs de la République française et marqué son histoire d’une tache indélébile.
Si pour l’essentiel les faits sont aujourd’hui connus, du travail reste à faire, entre autres pour déterminer le nombre exact des victimes et l’enchaînement précis des évènements. Mais cela est du ressort des historiens.
D’ores et déjà, et aussi durs que soient les faits, je peux vous dire, Messieurs les Recteurs, chers Professeurs et étudiants, que la France n’entend pas, n’entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé.
Dans son discours de Constantine, le 5 décembre dernier, le Président Sarkozy avait rendu hommage aux « victimes innocentes d’une répression aveugle et brutale ». Il avait évoqué « les fautes et les crimes du passé », qu’il avait qualifiées d’ « impardonnables », et dénoncé, en des termes plus forts qu’aucun responsable français avant lui, l’injustice du système colonial. Ce dernier, en séparant les communautés et en leur conférant un statut inégal, contraire à nos principes essentiels, a été pour beaucoup dans les drames tels que celui du mois de mai 1945.
Mais condamner le système colonial n’est pas condamner les Français qui sont nés en Algérie, ont vécu et travaillé sur cette terre qu’ils ont tant aimée, et à laquelle ils ont été arrachés un jour brutalement. Beaucoup d’entre eux entretenaient des relations fraternelles avec leurs voisins musulmans qui aujourd’hui les accueillent chaleureusement lorsqu’ils reviennent au pays.
Historiens et universitaires ont pris un temps d’avance et ont beaucoup progressé dans l’établissement objectif des faits. Des débats ouverts et contradictoires, auxquels les médias et le cinéma ont contribué, se sont tenus. Ils ont permis aux Français et aux Algériens de connaître et de comprendre certains faits qu’ils ignoraient. Votre université, Monsieur le Recteur, participe à ce travail, à travers le cycle de colloques qu’elle a initié depuis plusieurs années. Le prochain et 6ème d’entre eux réunira de nouveau dans quelques jours des historiens des deux rives de la Méditerranée.
En effet, pour que nos relations soient pleinement apaisées, il faut que la mémoire soit partagée et que l’histoire soit écrite à deux, par les historiens français et algériens. La France doit faire sa part de chemin, la plus grande, sans aucun doute, car c’est elle qui détenait l’autorité, mais elle ne peut pas la faire toute seule. Il faut que les tabous sautent, des deux côtés, et que les vérités révélées fassent place aux faits avérés.
La connaissance et la reconnaissance du passé ne doivent pas accaparer seules notre attention, mais elles peuvent nous aider, Français et Algériens, à mieux aborder, ensemble et fraternellement, l’avenir que nos jeunes sont en droit d’espérer, eux qui n’ont pas connu les déchirements du passé mais doivent savoir à quels excès peuvent mener l’aveuglement et l’oubli des valeurs humaines fondamentales.
L’acte de responsabilité des deux ennemis d’hier est de porter plus haut un message d’entente, de concorde et d’amitié. Pour bâtir un avenir porteur de richesses et d’échanges, il faut en finir avec la dénégation des injustices, des fautes et des crimes du passé, mais aussi avec les simplismes, les exagérations, le manichéisme ou l’affrontement des mémoires exploité, d’un côté comme de l’autre, à des fins politiques. Rien de positif pour l’avenir des deux pays ne sera bâti sur la rancœur et l’amertume, car il est plus facile de réveiller les douleurs que de les calmer.
Le Lorrain que je suis sait la difficulté de tourner la page quand les familles ont versé, à trois reprises en moins d’un siècle, le prix du sang, mais il mesure aussi de quelles promesses sont porteuses la confiance et l’amitié retrouvées entre les peuples. Ce qui a été réussi en Europe peut l’être aussi en Méditerranée. Il revient aux générations actuelles d’achever la réconciliation entre ceux qui se sont battus hier pour ouvrir aux plus jeunes un avenir de partage et de prospérité.
Bernard Bajolet
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